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Le journalisme d’investigation au Yémen

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A travers l’exemple de Mohamed Al-Absi, abordons la question du journalisme d’investigation au Yémen actuellement, mais aussi plus largement celle de la liberté d’expression.

Le journalisme d’investigation : pour la liberté d’expression

Claude Angeli, ancien rédacteur en chef du Canard enchaîné et qui a révélé plusieurs affaires médiatiques, notamment celle des diamants de Bokassa, note plusieurs types de journalisme. Il y a le journalisme de magnétophone, de présentation, de commentaire et d’enquête : c’est ce dernier qu’il considère le plus important, puisqu’il faut aller jusqu’au bout et se battre contre vents et marées pour chercher et atteindre la vérité. A travers les polémiques révélées et les actions en justices qui en ont découlées, le journalisme d’investigation est aujourd’hui une véritable figure d’opposition politique de premier plan. Ce genre journalistique incarne des valeurs fortes que sont l’engagement et la liberté d’expression.

Le journalisme d’investigation au Yémen

Fin 2021, l’ONU faisait état de 377 000 personnes décédées depuis 2014 dans le contexte de la guerre civile yéménite, un nombre parfois considéré comme sous-estimé. Cette guerre, qui oppose plusieurs camps militaires et politiques a surtout pour conséquence une crise humanitaire d’une ampleur immense ; on parle souvent de “guerre oubliée” pour parler du conflit. Pour Reporters Sans Frontières, cela a évidemment de lourdes “conséquences pour la liberté de la presse”, d’autant plus que le “morcellement du pays” a “d’autant plus polarisé les médias”. Pour l’ONG, “l’information indépendante sur le conflit est rare, les médias étant contrôlés par les parties prenantes du conflit”, ce qui fait que “les journalistes locaux se trouvent pris au piège au milieu de toutes ces forces”. RSF insiste sur le fait que “les journalistes sont sous surveillance et peuvent être arrêtés pour une simple publication sur les réseaux sociaux”. Dans son “Classement mondial de la liberté de la presse 2021”, l’organisme place le Yémen au rang 169, sur 180 pays. Depuis le début de l’année, deux journalistes y ont été tués.

Le journalisme d’investigation n’est pas épargné et de loin. Plus que des pressions ou des menaces, des journalistes yéménites ont été tués pour avoir fait leur travail, pour avoir voulu montrer la vérité dans cette guerre oubliée.

Le 20 décembre 2016, le journaliste Mohamed Al-Absi, alors âgé de 35 ans, est décédé dans un hôpital après avoir dîné avec un proche à Sanaa, capitale du Yémen. Sa famille demandera une autopsie et plusieurs mois plus tard, les analyses révèlent que “le journaliste a été empoisonné par un gaz toxique”.

Quelques temps avant son assassinat, Mohamed Al-Absi “enquêtait sur un sujet sensible en lien avec des compagnies pétrolières qui appartiendraient à des responsables houthis”. Comme RSF le rappelle, il était “réputé pour ses enquêtes sur la corruption, le marché noir et l’économie de la guerre”. Avant le début de la guerre civile au Yémen, il “travaillait pour le journal pro-gouvernemental Al-Thawra”.

Des exemples de journalistes d’investigation yéménites menacés voire tués à cause de leur profession, il y en a plusieurs dans ce contexte. De nombreux autres journalistes yéménites, pas forcément en rapport avec l’investigation, ont été tués, poussés à l’exil ou enlevés. Certains “ont été soumis à une disparition forcée et à la torture pendant leur détention, puis contraints à l’exil en échange de leur libération” comme le rapporte Amnesty International.

Ces journalistes incarnent l’une des dernières formes de démocratie qui existent dans le pays. Pour qu’un peuple puisse s’unir pour redevenir une démocratie, il faut que son accès à l’information soit garanti. Pour qu’un peuple soit souverain et dirige en pleine conscience, il a besoin d’être informé correctement. Le Yémen étant très difficile d’accès et les informations circulant difficilement, ces journalistes d’investigation sont les derniers informateurs des rouages de cette guerre compliquée à comprendre. Pour un journaliste occidental, travailler au Yémen est extrêmement complexe : trouver un fixeur de confiance, comprendre la langue, la culture yéménite.

Les ventes d’armes de la France à l’Arabie saoudite

Rappelons également que la France a vendu des armes à l’Arabie saoudite, armes qui ont été utilisées contre les populations civiles yéménites. J’étais revenu plus en détail là-dessus lorsque j’avais parlé du cas de Valentine Oberti. En effet, la journaliste qui travaillait pour Quotidien à l’époque, avait été menacée de poursuites judiciaires pour « compromission du secret de la défense nationale », alors qu’elle avait entre les mains un rapport de l’Etat qui disait qu’effectivement, des armes françaises étaient utilisées contre des populations civiles. Cela alors même que cet Etat continuait à vendre des armes à cette coalition menée par l’Arabie saoudite.

Le journalisme d’investigation, l’une des dernières formes de démocratie au Yémen

Sur tous les points, le journalisme d’investigation est plus compliqué que le journalisme conventionnel puisqu’il touche à l’engagement et à la liberté d’expression mêmes. Le journalisme d’investigation est vraiment à part des autres genres. Dans son ouvrage L’enquête par l’hypothèse : manuel du journaliste d’investigation, Mark Lee Hunter réalise un tableau comparatif entre le “journalisme conventionnel” et le “journalisme d’investigation”. Selon lui, la temporalité des recherches est la plus longue possible, puisqu’il faut le plus d’informations afin d’avoir une enquête complète et utile. Pour cela, les relations avec les sources sont également différentes : aucune source n’est présumée de bonne foi, on ne peut pas les nommer publiquement parfois et il faut évidemment tout vérifier à chaque étape. Afin qu’une enquête soit conclue et terminée, il est nécessaire aux journalistes qui y participent de s’investir personnellement, d’aller à l’encontre de leurs intuitions et de chercher la vérité. Il en irait de leur réputation et peuvent être sujets à des sanctions (formelles notamment).

Sources :

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