L’argument d’autorité : un procédé rhétorique fallacieux ?

L’argument d’autorité est l’invocation d’une autorité lors d’une argumentation. On accorde davantage de valeur à l’origine du propos qu’au propos en lui-même. Ce n’est pas toujours utilisé dans un débat politique, une référence en bas de page dans un livre peut être un argument d’autorité.

Un procédé de L’Art d’avoir toujours raison

C’est le trentième stratagème de L’Art d’avoir toujours raison. La Dialectique éristique d’Arthur Schopenhauer, paru en 1864. Si j’ai pris cette référence en particulier, c’est que son explication est claire et concrète. Etant parfois très sarcastique dans son œuvre, il n’hésite pas à définir l’argument d’autorité comme ceci : « […] consiste à faire appel à une autorité plutôt qu’à la raison, et d’utiliser une autorité appropriée aux connaissances de l’adversaire ».

Selon lui, pour qu’un argument d’autorité fonctionne, il faut que l’autorité invoquée soit respectée par l’adversaire de la personne qui invoque. Plus la personne en face est cultivée, moins il y aura d’autorité qui l’impressionneront. Pour Schopenhauer, au contraire, les personnes « ordinaires » ont un profond respect pour les professionnels de tout bord, ne faisant pas la nuance avec le fait que les professionnels sont avant tout là pour gagner de l’argent.

Une autre nuance très importante qu’il apporte est celle des enseignants. Un enseignant n’est pas là pour étudier son sujet, mais pour l’enseigner. S’il peut aisément expliquer telle ou telle notion, il la connaît moins que quelqu’un qui s’en sert. C’est là où Schopenhauer arrive à la conclusion que « les autorités que l’adversaire ne comprend pas sont généralement celles qui ont le plus d’impact ».

L’argument d’autorité peut être problématique

Là où un argument d’autorité peut devenir problématique, c’est lorsqu’il est utilisé pour manipuler, comme pour tout procédé rhétorique. En effet, lors d’un débat, on peut tout à fait biaiser la parole d’une autorité puisque l’adversaire ne connaît pas ses citations.

Ensuite, en plus d’une autorité : scientifique, professionnelle, artistique, technique, il y a l’opinion de la masse. Pour continuer sur Schopenhauer, il qualifie la majorité des personnes de moutons, il dit qu’il est plus facile pour eux de mourir que de réfléchir. A partir du moment où une opinion est acquise par un groupe de personne, elle continue de se répandre jusqu’à devenir admise par une majorité de personnes. Y adhérer devient presque un devoir puisque tout le monde veut avoir une opinion, dire « Je ne sais pas » n’est pas accepté, en particulier pour une figure politique. Il dit même : « ceux qui parlent sont incapables de former leurs propres opinions et ne se font que l’écho des opinions d’autres personnes, et pourtant, sont capables de les défendre avec une ferveur et une intolérance immenses ».

La limite entre argument d’autorité recevable et fallacieux

En fait, la limite entre argument recevable et argument fallacieux est fine. Tout d’abord, il faut que la personne évoquée soit compétente dans le domaine abordé. Ensuite, il faut que son propos soit repris dans le même contexte dans lequel il a été dit. On peut donc passer d’une citation forte et tout à fait correcte à un bête sophisme, très rapidement.

Un exemple, c’est celui des partisans de LREM à propos des grèves contre la réforme des retraites : ils citent « Il faut savoir terminer une grève » de Maurice Thorez. C’est un argument d’autorité qui est en fait une citation incomplète. Maurice Thorez a dit « Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées mais que l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles revendications ». Maurice Thorez était une figure communiste des années 30, en 1936, il a déclaré ceci après la signature de accords de Matignon du 7 juin 1936 qui mettent en place les congés payés et la semaine de 40 heures de travail. Cependant, la grève ne s’était arrêtée que quelques jours plus tard. Les partisans LREM s’associent à la gauche (voire à l’extrême-gauche), afin de montrer que d’autres bords politiques sont du même avis : il faut arrêter la grève. Cette citation tronquée n’a pas été utilisée que par LREM, mais aussi par François Hollande (juin 2016) ou Nicolas Sarkozy (automne 2007) alors qu’ils étaient en mandat présidentiel. Le but est d’invoquer une figure de la gauche Française afin de toucher à une corde sensible des syndicats de travailleurs (qu’on peut associer à la « gauche ») et les encourager à arrêter leurs contestations par la grève.

Si un argument d’autorité est recevable complètement, toute autorité devrait pouvoir être remise en cause. Attention cependant aux différentes autorités qui ne sont pas toujours au même degré et savoir repérer les conflits d’intérêts ou les argumentations creuses. : les lobbies comme Les Produits Laitiers ne sont peut-être pas bien placés pour montrer les effets bénéfiques du lait sur la santé par rapport à un organisme indépendant. Dans l’autre sens, un Donald Trump vivant dans une tour dorée loin des problèmes climatiques est sûrement moins bien placé que le GIEC.

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