« Le travail créateur dans les arts » de Pierre-Michel Menger

Fiche de lecture et résumé détaillé de l’étude Le travail créateur dans les arts de Pierre-Michel Menger dans Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 2018/1 (n° 36), p. 115-133.

Le travail créateur dans les arts

Dans son article, Pierre-Michel Menger propose un modèle à trois composantes des activités créatrices sur le travail. La question qu’il traite est intéressante dans la mesure où « les activités créatrices sont incertaines » sur plusieurs aspects : valeur, concurrence, etc.

Introduction de Le travail créateur dans les arts

L’art est-il un travail ?

Du côté de la sociologie, on considère que cette activité est comme toute autre :

  • L’art obéit à des règles et des contraintes
  • Possède une division du travail
  • Possède un cadre professionnel : organisations, carrières, relations d’emploi, etc.

Pierre-Michel Menger veut aller au delà de la sociologie et de sa critique en identifiant les septicités du travail dans l’art. Pour cela il va partir des comparaison que l’on peut faire entre professions artistiques et professions plus « classiques ». On a pu comparer ces professions à des « travailleurs du futurs » inventifs et mobiles, des artisans, mais aussi des industriels et des savants. Les artistes se sont également opposés aux professions relevant selon eux du « matérialisme » et de « l’exploitation du travail d’autrui ».

Cependant, on peut prendre le parti de différencier les activités artistiques : si elles ont des valeurs communes, elles restent différentes. On peut ainsi « les rapporter à des facteurs communs de différenciation » : les procédures de travail pour les inventions créatrices ne sont pas les mêmes. Dans ce travail, on trouve des différences entre les arts :

  • Complexité de la division du travail
  • Importance de la formation requise
  • Rôle des innovation techniques

L’auteur propose une autre approche pour la réponse à sa question : la travail comme sujet d’art, il appuie sa proposition avec quelques exemples avec leurs buts :

  • Représenter les conditions de l’activité
  • Établir une allégorie

En prenant son travail comme sujet, l’artiste se représente et aiguise la fascination que l’on peut avoir pour lui. C’est pour les artistes également un moyen de critiquer « l’exploitation capitaliste de l’art par le marché » ou encore « la relation […] entre commanditaire du travail et artiste travailleurs » et de le pointer du doigt.

Des visions de l’activité artistique qui se rejoignent

Aussi, le travail et l’activité artistique ont en commun « la découverte de soi » et « le sentiment de s’accomplir individuellement » : Pierre-Michel Menger parle ici de « zones de recouvrement ».

Toutes ces approches sont en fait imbriquées les unes dans les autres de façon étroite ; elles n’ont pas réellement de hiérarchie. Toutes ces dimensions (économie, histoire des arts, sociologie) sont interdépendantes. Pour lui, le défi est :

« inventer un cadre d’analyse qui soit maintenu dans des termes semblables depuis le niveau le plus intime de l’analyse de l’acte de travail jusqu’à l’étude du système d’organisation du travail et du marché de l’emploi artistique. »

L’incertitude et la variabilité comme principes

Ce travail artistique a bien des incertitudes, une épreuve parmi d’autres dans la fabrication de l’art. L’art est une activité « faiblement routinière », qui permet « de réserver des gratifications sociales et psychologiques » ; cet « acte de travail » n’est pas un « moyen […] au service d’une fin ».

L’accomplissement comme composante interne à l’incertitude

Cette « capacité d’invention et de créativité » est corrélée à la « motivation intrinsèque », elle ne peut être appliquée dans une logique de travail, industriel notamment. Les artistes peuvent cependant compenser leur risque professionnel (monétaire) par les « gratifications non-monétaires ». Cette incertitude met cependant en danger l’accomplissement des actes de travail artistique ; le but n’est pas clairement défini au départ, les moyens pour y arriver non plus, l’accomplissement et ce qu’on peut en retirer ne sont alors que des possibilités.

Pierre-Michel Menger en déduit que cette incertitude est très formatrice sur tous les points. Par ailleurs, elle permet de limiter « , la corrélation entre formation initiale, chances d’emploi et rémunération de l’activité ». Tout au long de l’activité artistique, l’individu passe par un « processus d’acquisition d’information sur le métier et sur soi ».

Les publics comme composante externe à l’incertitude

L’offre proposée aux publics professionnels et profanes est très large, la différenciation entre elles illimitée. Les producteurs de biens/services artistiques sont en concurrence sur l’attention et l’argent que leur offrent ces publics. Les risques de l’activité artistique sont alors révélés après l’accomplissement du travail créatif.

Ces deux dimensions de l’incertitude sont indissociables. Ces risques font que « le talent et les chances de succès » ne sont mesurables : il n’y a pas de « modèle fixe, stable et unanimement accepté ». Cela peut cependant arriver ponctuellement dans l’art, selon les périodes et les styles (reproductions, imitations, etc.).

« L’incertitude […] confère à la carrière une indétermination suffisante pour que le nombre d’aspirants artistes dépasse de beaucoup celui qui serait atteint si une anticipation parfaitement rationnelle des probabilités de succès était à leur portée. »

Carrières et organisation par projet

Pierre-Michel Menger écrit ensuite sur le traitement de l’incertitude dans le cadre d’une sociologie des organisations. « La carrière dans les arts » est essentiellement construite de projets, « hors d’organisations et d’emplois permanents et stables », « les chances de succès de chaque projet varient ».

Toute la difficulté d’un travailleur créatif est justement de gérer l’incertitude générée par son travail ainsi que les facteurs de succès. Un artiste peut aller dans toutes les directions de façon très rapide et les projets sont complexes et parfois hors de contrôle, notamment dans le cadre de projets collectifs.

Les artistes peuvent être évalués sur leurs compétences, non pas par rapport à celles-ci, mais par rapport au succès d’une de leur réalisations. Aussi, ils ont des pratiques superstitieuses et des rituels de conjuration, que l’on ne retrouve pas en dehors des professions artistiques.

« La division du travail et ses routines organisationnelles paraissent constituer un rempart contre la variabilité inhérente à la différenciation de la production prototypique dans les arts. Mais la stabilité n’est que le produit de mécanismes de réduction de la variabilité. »

La stabilité se mesure en gains et sacrifices et tout peut se faire autrement, c’est d’ailleurs pour cela que la production artistique existe. Le travail artistique fonctionne d’ailleurs de façon plus coopérative et horizontale par opposition au travail en organisation, parce que la variabilité y est concevable. Pierre-Michel Menger rappelle qu’en sociologie, « la lecture de l’organisation est […] la désorganisation créatrice, […] un comptabilité contrefactuelle du coût des routines ». Dans les industries culturelles, le succès serait constructible artificiellement (selon l’École de Francfort), mais l’auteur rappelle ici l’incertitude et ce qu’elle engendre. C’est pourquoi les industries culturelles surproduisent ; elles peuvent réduire les coûts de production et arrive à reporter une partie des risques sur les artistes.

« Elles consacrent à cette amplification du succès l’essentiel de leurs moyens, et cherchent ensuite à réitérer le succès en exploitant le nom de l’artiste consacré et la formule que paraît contenir son originalité profitable. L’action publique n’agit pas très différemment, en cherchant à égaliser les chances de lancement des jeunes carrières, et en amplifiant la réussite des artistes les plus reconnus. »

Analyser les marchés du travail artistique

Portrait statistique des artistes par rapport aux « caractéristiques moyennes des actifs)

  • Plus jeunes
  • Plus instruits
  • Plus concentrés dans les métropoles
  • Taux plus élevés de travail indépendant, de chômage et de sous-emploi involontaire
  • Différentes formes de travail :
    • À temps partiel
    • Intermittent
    • Pluriactifs
  • Gains inférieurs
  • Revenus variables

Si cela paraît peu intéressant, les creative industries attirent pourtant, les candidats veulent du succès et de l’accomplissement personnel. Seulement, des déséquilibres existent dans ce domaine, ce qui le rend fonctionnellement différent des autres et défie les « méthodes habituelles d’enquête ».

Offre et demande de travail. Les niveaux d’analyse agrégée et désagrégée

Chaque artiste peut être considéré comme « candidat à une carrière professionnelle ». Les artistes sont souvent dans des formes atypiques du travail, ces formes dominantes les mettent dans des situations individuelles et variables pour toutes les étapes de leur carrières professionnelles. L’auteur souhaite donc mettre en question les données statistiques sur les artistes, collectées par les enquêtes de recensement et celles des associations professionnelles.

Considéré individuellement un artiste cherche et négocie du travail, des contrats, c’est représentatif de la vie de travail de ce dernier.

Concernant l’offre et la demande, plus d’offre ne veut pas forcément dire plus de demande et donc plus de production. C’est pour cela qu’on observe une alternance chez les artistes « entre séquences de travail et séquences d’inactivité ».

L’artiste. Un professionnel ? Un entrepreneur ? Ou simplement un travailleur précaire ?

La sociologie et l’histoire assimilent les grands artistes à des entrepreneurs, des innovateurs aux niveaux stylistiques, organisationnels, de diffusion et commerciaux. Cependant, comparer les artistes à des professions telles qu’on les connaît n’est pas vraiment pertinent car ces comparaisons viennent de « cercles d’experts et d’intermédiaires dans les mondes de l’art ». En effet, les artistes n’ont qu’un faible intérêt pour les questions organisationnelles et entrepreneuriales.

En fait, ils développent eux même leurs compétences de gestion de projet/d’équipe, « pour élargir leur autonomie et consolider leur situation professionnelle ». Pierre-Michel Menger écrit alors qu' »ils brouillent les frontières entre le travail artistique et la gestion de celui-ci ». La situation professionnelle et économique des artistes « se présente différemment à mesure que de nouvelles pratiques techniques, économiques et organisationnelles modifient le fonctionnement des mondes de l’art ».

Pour gérer les risques professionnels, les artistes entendent s’appuyer sur leur originalité et leur qualité, mais cette évaluation de valeur n’est pas forcément objective ni effective. « L’espace de différenciation qui donne sens à la recherche d’originalité » est simplifié, catégorisé et hiérarchisé. Cela pose la question aux artistes de l’origine du risque professionnel : une sous-activité ou un manque d’aptitudes ? Cette questions a deux solutions qui ne sont même pas précises, selon le point de vue qu’on adopte.

Ce que l’on observe en revanche, c’est que « , l’intensité de la concurrence accroît la recherche et la production d’innovations ou, à tout le moins, la différenciation entre des œuvres et des produits prototypiques, en exploitant et en stimulant la demande de nouveauté du consommateur ».

La sémantique de l’action en horizon incertain

« Travailler à créer, c’est agir en horizon incertain »

Pierre-Michel Menger fait ici un exercice de sémantique de l’action, en horizon incertain, en se mettant en quelque sorte en scène.

« Recourir au vocabulaire de l’action conduit à déployer et temporaliser l’environnement de l’acteur et à concevoir la relation entre l’acteur et son environnement dans des termes probabilistes »

« Agir, c’est en somme produire un état initial d’un système et le mettre en mouvement »

La puissance fécondante des situations problématiques incertaines

« L’analyse de l’action conduite à l’instant immerge l’agir dans un environnement contingent et distribue les situations d’action entre les deux pôles de la stabilité et de la précarité. »

« L’analyse du travail artistique permet au total de donner tout son relief à une théorie de l’action en contexte non routinier. »

Conclusion

Pour conclure son étude, Pierre-Michel Menger compare le travail de l’art avec la polarisation des emplois, car ils ont plusieurs choses en commun :

  • L’importance des révolutions technologiques
  • « Substitution de capital au travail dans les tâches routinières » en opposition avec « la productivité des tâches cognitivement plus exigeantes et exploratoires »

L’analyse du travail artistique « met en évidence l’importance de mécanismes qui agissent partout dans le monde du travail ». L’auteur imagine alors un « espace multidimensionnel » qui contiendrait les professions et leurs caractéristiques :

« Des critères tels que la prévisibilité ou la variabilité des tâches, le degré d’autonomie dans l’exercice de l’activité, la complémentarité ou l’additivité des qualités individuelles dans l’organisation et la productivité d’une équipe se disposent dans des configurations analytiquement maîtrisables. »

Vous pouvez retrouver l’article Le travail créateur dans les arts sur Cairn.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.