« Les fractures culturelles françaises », par Marie Thonon

Fiche de lecture et résumé détaillé de l’article Les fractures culturelles françaises de Marie Thonon, publié dans Études culturelles & Cultural Studies de Bernard Darras (2006).

Les fractures culturelles françaises, résumé

« En France, les études culturelles sont encore relativement dispersées comme des cerises sur le gâteau de la recherche, saupoudrant de ci de là les études en communication, en histoire, en sociologie, en philosophie, en anthropologie, en économie, en sciences politiques, en géopolitique. L’interdisciplinarité semble, cette fois, essentielle à penser la crise de la culture et de la démocratisation. Les études françaises sont anciennes et nombreuses. Bousculées par les Cultural Studies, elles se sont vues contraintes de révéler leurs soubassements qui, aujourd’hui, volent en éclats. Nous souhaitons, ici, identifier ces fractures afin de poursuivre la recherche en y conservant, néanmoins, la passion française pour la culture. »

Résumé de Les fractures culturelles françaises

En France, les études culturelles sont encore relativement dispersées comme des cerises sur le gâteau de la recherche, saupoudrant de ci de là les études en communication, en histoire, en sociologie, en philosophie, en anthropologie, en économie, en sciences politiques, en géopolitique. L’interdisciplinarité semble, cette fois, essentielle à penser la crise de la culture et de la démocratisation. Les études françaises sont anciennes et nombreuses. Bousculées par les Cultural Studies, elles se sont vues contraintes de révéler leurs soubassements qui, aujourd’hui, volent en éclats. Nous souhaitons, ici, identifier ces fractures afin de poursuivre la recherche en y conservant, néanmoins, la passion française pour la culture.

Une crise de la culture, en France

La hausse du niveau de vie a entraîné des mutations culturelles. Bien des ouvrages et des chercheurs s’y sont intéressés dans les années 30, ils ont vu là une « crise de la culture voire de la civilisation ». Thonon parle ici d’un échec politique de l’État et invite, par des citations, à repenser la place et la fonction de la culture dans la société, en ouvrant sur la question de sa démocratisation.

L’auteure rappelle que la France est le « pays de la culture, pays de la politique culturelle, pays de l’exception culturelle » mais aussi que ce pays est en « désespoir culturel ». Cependant les institutions culturelles et les structures n’ont pas pris en compte les fractures culturelles du pays, n’arrivant même plus à les dissimuler, ce qui met en danger leur modèle et ce dans tous les « supports et enjeux de la démocratisation culturelle ».

Marie Thonon invite alors à une exploration de ces pratiques qui changent la culture, car le « souci français de la culture » est de « transmuer les relations sociales en objets de représentation afin de parer à l’angoisse du retour à l’indétermination de l’humain ».

La fracture idéologique

L’auteure reprend ici une conception de la culture la plaçant en tant que fondation d’une civilisation, la religion, la politique, la science ne sont pas forcément « suffisamment convaincantes ». Cependant, en reprenant cette citation de Nietzsche, qui pense comme ceci la fondation d’une civilisation :

« sur l’Art, rien que sur l’Art »

cela donne à la culture une dimension « savante », « bourgeoise » ; on parle alors de « haute culture », cette dernière s’est donc « confondue avec l’art ». Thonon accuse la République de s’être reposée sur cette conception et donc de reproduire le « modèle d’organisation hiérarchique de la pyramide sociétale française ». Cela a eu pour conséquence qu’on a considéré l’art comme seule composante de la culture.

Avec cette considération, la République a souhaité démocratiser la culture et donc les beaux-arts uniquement. L’État a utilisé l' »éducation populaire » pour instruire la classe ouvrière et « en faire des citoyens », mettant d’ailleurs de côté les ruraux. Le but serait alors d' »éviter les conflits de classe » mais pas de reconnaître les cultures de cesdites classes.

Cependant des chercheurs se sont intéressés aux cultures des classes paysannes : leurs traditions, leurs coutumes ; leur culture de l’avant-industrialisation. Puis, avec l’industrialisation, on a vu l’apparition d’une « culture populaire », un « mixte distinct de culture ouvrière, urbaine et industrielle et de culture paysanne, villageoise et rurale ». Thonon note ici un effacement de ces cultures diverses mais qui aurait le mérite de les opposer à la « culture savante ». À l’arrivée de la télévision et de la consommation de masse, cette culture populaire englobera ces deux phénomènes ; on parlera alors de « culture de masse ».

Si l’objectif de l’éducation est alors de « créer un autre rapport politique entre le haut et le bas », Marie Thonon nous explique que dans les années 50, c’est la culture qui va prendre le relais. La culture prend une place de plus en plus importante dans la politique ; mais la culture populaire sera refoulée des programmes. En fait, les différentes coutumes et formes artistiques ont été effacées « au profit de l’unité de la république », ce qui a encouragé le peuple « à la consommation de l’abondance ».

« Voici que la culture, au sens large, serait ce qui rapporte les manières de vivre, ce lien commun d’identité, de reconnaissance, d’appartenance à une même communauté, ce tissu serré et secret d’être ensemble qui permet de se situer en tant que tel face à l’autre toujours étranger et de communiquer avec lui sans crainte. »

Marie Thonon fait ici une définition de la culture avec la conception anthropologique donnée par les ethnologies des sociétés dites primitives. Elle tient ici la raison de cette crise de la culture, ou plutôt les raisons :

« Cet ordre culturel s’est vu renversé par les crises, crise du recul de la religion, crise de l’idéal politique progressiste, crise de l’idée de progrès par la science, crise de l’économie mondiale, crise de l’art, crise des valeurs morales, crise de tous ces repères communs qu’est une culture. »

L’ordre culturel dont elle parle c’est celui qui dit que « nous sommes tous des êtres culturels plus ou moins cultivés et surtout inégalement cultivés selon les normes de la société ». Elle aborde ensuite la question de la construction d’un nouvel ordre ; une culture anthoponormée et qui n’aurait pas besoin d’être démocratisée puisqu’elle serait démocratique. Il y a crise de la culture parce que la culture n’était pas un « bien commun ».

La fracture économique

L’argent et l’art ne vont pas ensemble ; ils ont provoqué des maux par le passé et le « mythe romantique de l’artiste maudit » est trop beau. Mélanger les deux serait salir l’image que l’on entretient de l’art ; d’ailleurs la critique artistique n’en parle pas, pas plus que des conditions de production des œuvres ; Pierre-Michel Menger en parlait dans Le travail créateur dans les arts.

On ne parle pas d’argent, on ne parle pas non plus d’industrie. C’est d’ailleurs pourquoi la bourgeoisie a fuit le cinématographe fin XIXème ; il n’est alors pas autorisé à faire partie de l’art. C’est aussi pourquoi le cinéma français n’a pas été, pendant longtemps, une industrie, l’auteure parle d' »artisanat ». Cela a mené par exemple au cinéma de genre, au cinéma d’auteur, davantage qualifiés d’œuvres artistiques.

Au milieu du XXème siècle, les intellectuels français changent d’avis et conçoivent le cinéma français comme la religion ; cette forme d’art permettrait d' »avoir des révélations ».

« […] la réalité de l’invention du cinéma fut en quelque sorte déniée dans le défi de modernité qu’elle soumettait à la société et à l’art de son temps. »

Le cinéma, plus que les autres formes d’art de l’époque, s’adressait aux masses, au peuple. Il mélange art et industrie/entertainment.

« L’économie via le développement technique et la mondialisation financière met tous les arts sur le marché en en multipliant les supports et en proposant de nouveaux produits culturels à la consommation de masse. On ne peut que revenir sur l’histoire du cinéma dans la spécificité de ses combats, communément apprécié et reconnu, massif et singulier, pour imaginer le futur. »

La fracture du miroir

Marie Thonon aborde dans cette partie de son article le traitement de la télévision par les intellectuels de la culture. Elle a longtemps été boudée par ces derniers, n’ayant que peu d’enquêtes et de recherches avant les années 80.

La mission de la télévision, à son apparition est celle-ci : « éduquer, informer, divertir » ; on retrouve alors le modèle de l’école. Elle cite Hervé Bourges qui parle de « populaire de qualité », la télévision doit « cultiver sans ennuyer », être « populaire sans être vulgaire » et doit « divertir sans abaisser ». Une télévision que Theodor Adorno classait dans la culture de masse.

Pourtant, la télévision a permis l’émergence de nouveaux genres. Edgar Morin l’envisagait comme un miroir de la société, qui lui « fera dire sa vérité ». Dans les années 60, le seul intérêt que voit la recherche dans la télévision, c’est celui du contrôle de l’information : « la télévision, c’est bon pour le peuple ».

Le divertissement est une dimension importante de la télévision. Il permet de se voiler la face, face à « la vérité impossible à entendre ».

« Le peuple, devenu entité divine à son tour puisque devenu souverain, a besoin aussi de tenir en se divertissant pour oublier la nostalgie d’un état où l’homme s’aimerait lui-même, pour évacuer le sentiment ambivalent de l’abandon et du vide qui caractérise la condition humaine. »

Se divertir est donc réellement utile et mérite donc l’attention. Mais la République voulait autre chose pour la télévision. Le pouvoir l’instrumentalise à ses fins, l’industrie la pervertit. On n’a pas pu avoir de critique qui montre les dangers du divertissement ; la télévision devient « un loisir addictif ».

« La consommation, devenue elle-même culturelle et esthétique dévore, use et consume toutes les créations. »

Les études culturelles

Bien des recherches provenant des sciences humaines ont étudié la politique culturelle et les mutations culturelles. Marie Thonon parle cependant des études culturelles comme un « genre flou ». Elles permettent de « remettre en question les scoles mêmes des conceptions de la culture à la française« . L’auteure propose de regrouper les études de toutes les sciences. Selon elle, depuis le XVIIIème siècle, la culture « s’est immergée dans le discours ordinaire où elle est devenue opératoire mais de plus en plus incertaine conceptuellement ». La culture est aussi déclinée de façon « infinie », pour « tous les groupes sociaux et toutes leurs situations d’activité, de travail et de loisir, toutes les variables de sexe ou d’âge s’y retrouvant également ». Cet « usage social de la notion […] exprime néanmoins les idéologies et les espoirs, les intérêts et les goûts ».

Puis, l’auteure se penche sur la « seconde nature » de l’être humain ; elle demanderait beaucoup de culture. Elle parle d’un « travail permanent des humains à se doter d’une seconde nature », auquel il faudrait revenir. Elle souhaite l’union des disciplines pour mettre la culture en commun, « d’où quelle vienne ».

Puis elle aborde plusieurs études sur l’histoire culturelle et leurs évolutions dans le temps, elles « permettent de reconsidérer la diversité des goûts à travers des pratiques souvent considérées comme vulgaires ou mineures » ; une diversité de cultures entre les régions notamment.

« Les études culturelles à la française, prévenues des écueils repérés sous les fractures, sont riches de possibilités. »

« Si la théorie de la légitimité hiérarchique est globalement contestée, il n’est pas pour autant question de croire qu’il n’y a aucun rapport entre l’origine sociale et les choix culturels. »

Elle nuance les deux visions des cultural studies en disant qu’il y a des éléments intéressants dans les deux. Elle affirme ensuite l’importance des économistes de la culture ; ils permettent d' »évoquer les contextes de leurs (productions artistiques ou pratiques culturelles) conditions de production, de diffusion, de communication, de promotion ». C’est un élément essentiel pour les travailleurs de la culture.

Marie Thonon note ensuite un changement dans le champ des études de la culture : on intègre désormais la télévision. Elle propose d’ailleurs de pousser l’analyse de la conception des programmes. Une télévision qui a un avenir assez incertain pour les artistes, qui « défendent mal leurs intérêt devant les industries » ; l’auteure cite Armand Mattelart en disant qu’il y a un « glissement du concept de culture vers la communication ».

Dans Les fractures culturelles françaises, l’auteure souhaite revaloriser le peuple dans l’analyse culturelle, dont on analyse davantage la réaction à l’offre culturelle plutôt que la demande. Puis elle interroge les actes de la République, mais aussi le rôle de l’élite, qui ne serait pas « au cœur de la démocratisation ». Selon elle, pour comprendre la culture du peuple, il faut comprendre la culture des élites, « en comprendre la dégradation réciproque et la créativité mutuelle, avec le même intérêt ».

Les formes culturelles

Dans cette partie de son article Les fractures culturelles françaises, Marie Thonon s’interroge sur les formes de communication « que les fiction contemporaines pourraient prendre afin de représenter à nouveau le désir de sens dans une culture commune ». Elle raconte que les classes moyennes ont « favorisé des transports de formes du haut vers le bas et du bas vers le haut », ces « formes culturelles sont en transit, prêtes sans doute à se fixer pour peu qu’elles soient identifiées ». Cela passe par des acteurs de la culture qui produisent des oeuvres populaires ; elle reprend Witold Gombrowicz qui disait que « dans la culture, ce n’est pas seulement l’inférieur qui doit être créé par le supérieur, mais également l’inverse ».

« Les singularités surgissent là où elles peuvent, de la pauvreté, de la guerre, du bonheur, du commerce, du savoir et du désir dans tous les cas. »

Marie Thonon conclut son article en disant :

« C’est la responsabilité des élites de veiller au divertissement du peuple devenu souverain comme elles veillaient au divertissement du roi. […] Si l’État doit rester un acteur essentiel de l’éducation et de la culture, c’est en se donnant les moyens de continuer à cultiver ses élites et en leur donnant les moyens de travailler pour résister à la domination des formes normées du marché. »

Les fractures culturelles françaises est accessible gratuitement sur Internet.

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