La vision du journalisme de Zola est-elle toujours actuelle ?

Découvrez ma copie du sujet du concours du CELSA de l’année 2022 en rapport avec la vision du journalisme d’Emile Zola et de la façon dont on produit l’information journalistique.

Retrouvez également ma copie du concours 2021 du CELSA sur le discours d’escorte.

Le sujet 2022 du concours du CELSA

Voici l’extrait d’un texte écrit en 1894 par Émile Zola, quelques années avant son retentissant article « J’accuse » au moment de l’affaire Dreyfus (1898). Pouvez-vous débattre, en donnant des exemples tirés de vos lectures et de votre expérience, de la notion d’information proposée par l’auteur ? Est-elle pertinente dans les domaines de la communication qui vous intéressent ?

« Là est la formule nouvelle : l’information. C’est l’information qui, peu à peu, en s’étalant, a transformé le journalisme, tué les grands articles de discussion, tué la critique littéraire, donné chaque jour plus de place aux dépêches, aux nouvelles grandes et petites, aux procès-verbaux des reporters et des interviewers. Il s’agit d’être renseigné tout de suite. Est-ce le journal qui a éveillé dans le public cette curiosité croissante ? est-ce le public qui exige du journal cette indiscrétion de plus en plus prompte ? Le fait est qu’ils s’enfièvrent l’un l’autre, que la soif de l’un s’exaspère à mesure que l’autre s’efforce, dans son intérêt, de la contenter. »

Émile Zola, 1894. « Le journal », Les annales politiques et littéraires. Nº 578 (22 juillet), p. 51

Les Inrocks comme exemple de l’évolution du journalisme

Le directeur de la rédaction des Inrocks Joseph Ghosn était récemment l’invité de de L’Instant M ; l’occasion de revenir sur le dernier numéro d’un  « magazine culturel créé en 1986, passé par tous les états d’âme […] et devenu, finalement un mensuel, très épais, 170 pages ». Sonia Devillers introduit  l’émission en demandant : « S’agit-il […] D’une défaite du journalisme ? Ou bien d’un choix éditorial éminemment réaliste ? ». Joseph Ghosn assume : « […] C’est en faisant parler les auteurs, en les faisant écrire, qu’on va aussi trouver des façons de répondre à notre époque. […] Et il se trouve qu’en faisant cela, nous faisons écho à l’actualité. Mais nous n’avons pas cherché à être dans l’actualité ». 130 ans après Zola, il faut croire que la critique artistique n’en a pas fini d’exister. Mais comparer le journalisme de 2022 avec celui que connaissait Zola de cette manière, c’est peut-être oublier le contexte historique. Le siècle de Zola sera celui de l’âge d’or de la presse, avec l’invention des rotatives, avancée de la diffusion massive des médias mais aussi grâce à l’alphabétisation. C’est à cette époque que naissent les grands journaux français, dont certains existent encore aujourd’hui. Si sa définition de l’information (journalistique) correspond à peu près à celle que l’on en a aujourd’hui en sciences de l’information et de la communication, à savoir « l’ensemble des activités ayant pour objet la collecte, le traitement et la diffusion des nouvelles auprès du public » (Rémy Rieffel, Frédéric Lambert).

Cependant pour Zola, le journalisme est à son époque perverti, par sa massification, son intensité grandissante, par ses problématiques économiques. Sa façon de voir l’information est-elle pertinente aujourd’hui ? En quoi le fonctionnement et le modèle économique des médias contemporains peut aller dans le sens de Zola ? Cette vision se concrétise-t-elle aujourd’hui dans un marché médiatique en mouvement ?

La perversion des médias de Zola existe en 2022

En 2017, Julia Cagé, Nicolas Hervé et Marie-Luce Viaud publiaient avec l’INA L’information à tout prix, « l’ouvrage démontre comment l’information diffusée par les médias sur Internet relève très largement du copié-collé ». A partir d’une étude de données sur les productions des médias d’information en France sur l’année 2013, les auteurs ont montré que « dans le cas des actualités chaudes, 64% de l’information publiée en ligne correspond à du copié-collé ». De plus, l’ouvrage démontre la « vitesse de propagation extrêmement élevée de l’information en ligne – un quart des événements se propagent en moins de 4 minutes ». Ce phénomène apparaît alors que le nombre de journalistes baisse en France. Dominique Cardon notait que « la profession perd 600 journalistes chaque année ». Evidemment, « le numérique a bouleversé à la fois la manière de s’informer et le financement de l’information ».

Le numérique aurait donc « donné chaque jour plus de place aux dépêches », peut-être par l’intérêt d’un « journal » à contenter cette « soif » du public. Lorsque Zola parle de cet intérêt, c’est très probablement l’intérêt économique d’un journal : un média est une entreprise qui doit gagner de l’argent pour continuer à exister. Dominique Cardon aborde dans Culture numérique le fait que le web « a imposé l’idée de la gratuité de l’information, ce qui a rendu les médias en ligne entièrement dépendants de la publicité ». Par ailleurs, Julia Cagé montre dans Sauver les médias que les médias en ligne « de qualité » n’arrivent pas à avoir un modèle économique rentable basé sur la publicité ; cette dernière rapporte bien plus lorsqu’elle est sur papier. Cela alors même que le nombre de tirages à tendance à baisser au profit de la presse numérique.

Dans ce sens, cette perversion indiquée par Zola de l’information peut se retrouver en 2022. Cependant, « ce sont toujours les médias traditionnels qui dominent de très loin et qui continuent de rassembler les plus grosses audiences ». D’ailleurs, cette philosophie de l’information en ligne résonne avec les évolutions de la presse au XIXème siècle : en 1837, « Emile de Girardin est le premier à introduire la publicité dans son journal La Presse afin de diviser par deux le prix de l’abonnement » (Francis Balle). Ce que dénonce Zola, au-delà de la valeur informative du journalisme à son époque, c’est surtout la presse en tant que média de masse : cette presse moderne qui naît est considérée comme le premier des médias de masse, « par la modicité de son prix de vente, par la diversité de ses rubriques, par la qualité et la simplicité de ses langages » : on est dans un journalisme de marché.

Dans sa conception de l’information, Zola parle d’une « indiscrétion de plus en plus prompte » du « public », qui amène à davantage d’informations immédiatement. La conséquence d’un tel phénomène, c’est évidemment celle de l’infobésité. Si l’on attribue aujourd’hui cette surcharge informationnelle aux technologies numériques de l’information et de la communication, elle est traditionnellement attribuée aux chaînes de télévision d’information en continu. Leur fonctionnement repose sur la diffusion d’informations de premier ordre, par les reportages, les discussions en plateau mais aussi par les fameux bandeaux écrits. Leur fonctionnement repose également sur « l’information en direct » : les journalistes doivent réagir à chaud à ce qu’il se passe en direct, ce qui entraîne évidemment des dérives : mauvaise vérification de l’information, mauvais traitement. Le trop-plein d’informations peut tuer l’information.

Des mutations technologiques, économiques et sociales

Ce changement de paradigme des médias, avec des mutations à la fois technologiques, économiques et sociales, a entraîné la gratuité supposée de l’accès aux contenus informationnels. Cependant si l’époque de Zola entraînait les médias vers une massification du marché, depuis les années 2000 on voit que tous les médias de masse doivent personnaliser leur offre. Pierre Bellanger parle d’un « marché de masse personnalisé » avec la multiplication des modes de distribution et des modes de consommation. Ces nouvelles pratiques, dites « Atawad », obligent les médias à s’adapter à leurs audiences ; on les retrouve d’ailleurs dans le concept d’écrits d’écran d’Yves Jeanneret et d’Emmanuël Souchier, qui reposent sur l’écriture, l’écran et les pratiques. Pour eux, « l’énonciation éditoriale » doit s’appuyer sur ces trois notions. Leur thèse va d’ailleurs à l’encontre de celle de Zola puisqu’ils disent : « L’on ne passe pas d’un monde sans forme à un monde des formes, mais bien d’un monde de formes à un autre monde de formes, dans lequel le mode d’existence de ces formes est distinct. ».

Si Zola déplore le recul des formats longs de journalisme, ce n’est pas forcément ce qu’on observe aujourd’hui. Par exemple, les podcasts audios rencontrent un très fort succès aujourd’hui : selon Médiamétrie, les podcasts français ont enregistré plus de 195 millions d’écoutes en janvier 2022. Certains podcasts n’ont pas de visée informationnelle et certains ne sont « que » des flashs d’information ; mais les plus écoutés sont ceux de France Inter et France Culture, dont les principaux podcasts sont journalistiques. La philosophie du podcast est précisément de prendre le temps, de rentrer dans le détail. Que ce soit la radio ou le podcast, ces deux supports audios rencontrent un fort succès.

Si l’on pensait la presse perdue avec l’arrivée d’Internet, cela ne s’est pas produit. Peut-être parce que le paradigme du « journalisme citoyen » n’a pas fonctionné – parce que le métier de journaliste ne s’improvise pas – mais aussi parce que le lectorat a soif d’information de qualité. Les chiffres du nombre d’abonnés au Monde sont en augmentation depuis 2017 avec plus de 500 000 aujourd’hui. Le nombre d’abonnés « papier » est en constante baisse avec aujourd’hui environ 87 000 abonnés. Les recettes papier sont plus grandes que celles du numérique, mais le journal espère compenser la baisse des ventes physiques par l’augmentation du nombre d’abonnés numériques. Un autre modèle de réussite du journalisme « de qualité » et d’investigation, c’est celui de Mediapart. Il est le fer de lance du « retour massif vers la formule de l’abonnement » que notait Dominique Cardon. Un modèle économique qui fonctionne puisqu’aujourd’hui le journal est rentable, sans avoir recours à la publicité. Ces réussites de journaux montrent peut-être aussi une certaine volonté du lectorat d’avoir accès à de l’information « de qualité », exprimée par Nekfeu dans le morceau Spécial de Laylow : « Pour comprendre leurs maudits plans, lis le Monde Diplo et le Bondy Blog ». On peut y voir aussi le succès du slow journalism, le « journalisme lent », qui a vocation à contrer l’infobésité et « entre en rupture avec le rythme de production et de diffusion de l’information classique » (INA).

Zola a généralisé le journalisme en un seul type quand Cardon en voit deux

Ce que dit Zola du journalisme retentit aujourd’hui et sa métaphore de l’enfièvrement est intéressante, bien que le phénomène décrit soit mécanique. Parler d’enfièvrement, c’est parler d’une agitation qui augmente. Mais cette domination de l’information d’actualité, qui s’accélère, n’est pas la fin du processus. Ce qui est nouveauté pour Zola est relativement basique pour nous. Ce qui est nouveauté pour nous, sera probablement basique dans le futur. Chaque époque crée les moyens de dépasser ses problèmes. Le mécanisme décrit par Zola n’est en fait qu’une dimension du journalisme aujourd’hui. Dans son article Les médias face à la révolution numérique, Dominique Cardon parle d’une « césure entre deux formes de journalisme », accentuée par le numérique. Il expose deux « stratégies radicalement différentes pour sortir de la crise » du journalisme : la première repose sur un « journalisme de qualité », reposant sur un modèle d’abonnement et de nouveaux formats originaux ; le deuxième prend « tous les contenus possibles et imaginables » pour générer du trafic. Si la conception de Zola de l’information est pertinente, elle ne représente qu’une partie du journalisme.

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